Les reco de la mission égalité-diversité – juin 2026

L'invité·e du mois

Ce mois-ci, c'est Silvia Pampani, chargée de projets dans le domaine de la diffusion des savoirs scientifiques et techniques au service CHAS, qui nous propose sa reco. Merci Silvia !

Le volleyeur Jordan Lucas

Une recommandation de Silvia

Est-ce qu’en 2026, à une ère progressiste, peut-on vivre ouvertement son homosexualité quand on est sportif, amateur ou professionnel ?

La réponse en toute spontanéité peut sembler simple et devrait aller de soi : « oui, évidemment! » Hélas, je me rends compte que la puissance des préjugés et la LGBTphobie, qu’elle soit ouverte ou sournoise, règnent encore dans l’ensemble de la société et le monde du sport n’y échappe pas, bien au contraire.

Pourtant les choses avancent dans le bon sens, à petit pas, certes. Pensons au 17 mai, journée consacrée à l’action contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie à travers le monde, qui est l’occasion de réaliser des actions de sensibilisation et de prévention pour agir contre la violence sous toutes ses formes et dans tous les lieux . Une date symbolique pour commémorer la décision de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) le 17 mai 1990 de ne plus considérer l’homosexualité comme une maladie mentale.

Entre sidération et indignation, je constate quotidiennement que le chemin à parcourir est encore très long…mais en avril dernier, c’est un non négligeable contentement qui a pris le dessus. Naviguant sur Instagram sans aucune attente particulière, j’étais frappée par la vidéo d’un jeune volleyeur américain, Jordan Lucas,  victime d’homophobie, qui depuis fait le buzz sur les réseaux sociaux. Mais qui est Jordan Lucas ?

Californien originaire d’Hacienda Heights, à l’est de Los Angeles, il a grandi dans une famille de basketteurs, père et grand frère étaient des joueurs à l’université. C’est grâce à sa famille qu’il commence à se passionner à l’âge de 11 ans tapant dans un ballon de volley, sport devenu un refuge qui lui a permis d’être lui-même, après son coming-out à l’âge de 16 ans. Aujourd’hui il a 22 ans mesure 1m92 et joue dans l’équipe de Cal State Northbridge, évoluant en NCAA *. Fun fact, il célèbre ses points gagnants avec un style propre à lui. Poignet plié, claquement de doigts, déhanché appuyé ou mouvement ralenti de tête…un showman pour certains, un ovni dans le paysage sportif universitaire américain pour d’autres, il s’exprime juste à sa manière, à l’opposé des stéréotypes virilistes du sport masculin. Ironie du sort, il a suscité malgré lui une vague de sympathie et de solidarité, car il est devenu une icône dans le monde du sport.

Mais rappelons les faits. Tout a commencé le 9 avril dernier, quand le commentateur Charlie Brande a déclaré durant un match télévisé entre CSUN et UC Irvine qu’il était « étonné » que Lucas ne se soit « pas encore fait frapper » par quelqu’un, qualifiant également ses « pitreries » près du filet de « mauvais goût ». Malgré ses excuses publiques quelques jours plus tard, UC Irvine l’a suspendu d’antenne et ses propos homophobes suivie d’une vidéo virale, ont fait de Jordan Lucas une star qui enflamme les réseaux sociaux. Et c’est justement la réaction du jeune volleyeur qui a rempli de satisfaction ma journée. Le 13 avril, il a répondu à cette attaque homophobe par une compilation d’actions fortes et de célébrations avec son équipe sur le terrain, compilation publiée par une vidéaste spécialisée dans le volley, Sally Deng. Des gestes « provocants » « excentriques », « fantasques » ou « efféminés » dans le pays du Président Trump, qui régulièrement acte des mesures et des sanctions visant à limiter les droits de la communauté LGBT+. Mais en parallèle, une  vidéo devenue virale, likée par plus de 1,6 million de personnes et vue par 29 millions de fois à travers le monde. En quelques jours, son compte Instagram explose : 100 000 abonnés en plus.

Que dire de plus ? Toutes mes félicitations Jordan Lucas, j’espère venir t’applaudir à un de tes matchs prochainement.

«Je pratique le volley comme ça depuis mes 14 ans, donc ce n’est pas nouveau pour moi. Certains adorent, certains détestent. Mais c’est juste moi qui m’anime, encore plus sur des matches tendus» Jordan Lucas

« On voit beaucoup d’athlètes hétéros dire des conneries et s’agiter, c’est ça qui me motive : si je joue bien contre vous et que vous me provoquez, je ne me laisserai pas faire et je vous montrerai de quoi je suis capable. » Jordan Lucas

A LIRE

** ( championnat qui oppose les universités américaines dans une compétition réservée qu’étudiants, car les joueurs professionnels sont interdits)

“Racisé”, “antiracisme” et “universalisme” : que faut-il comprendre ?

Une recommandation d'Anaël

Depuis quelques années le terme « racisé » sort peu à peu de la sphère scientifique des sciences humaines et sociales pour rejoindre le langage courant. Initialement théorisé par Frantz Fanon et Colette Guillaumin en 1972, les termes de racialisation” “racisation” et “racisé” ont permis de définir clairement et scientiquement la “race” non pas comme une réalité biologique mais une construction sociale. Puis en 2019, le terme “racisé” rentre officiellement dans le dictionnaire. Pourtant, ce terme n’est pas encore compris de tous.tes. Si ces termes sont encore un peu flou pour vous ou bien si vous ne vous sentez pas à l’aise de les utiliser, je vous conseille vivement la vidéo de la chaîne Histoires Crépues :

Passons maintenant concrètement à ma reco du mois (et oui j’ai encore fait deux recos en une, j’ai triché…) :

Podcast France Culture, Question du Soir, le débat du 17 avril 2026

Actuellement au coeur des débats, les termes de “race” “racialisation” “racisation” et “racisé” viennent questionner nos propres catégorisations et nos manières de parler, jusqu’à subir parfois quelques incompréhensions et amalgames.

Au travers de leurs explications, Sarah Mazouz et Daniel Sabbagh, chercheur.euses invité.e.s, viennent ainsi souligner un problème sociétal actuel : notre difficulté de nommer les processus de discrimination dans une société française qui se veut et se nomme “universaliste”.

Ce que j’ai particulièrement aimé dans cet épisode, c’est la manière dont les chercheur.euses invité.e.s viennent clarifier les débats autour de ces termes pour contextualiser une analyse située de leur usage. Iels ne s’opposent pas systématiquement dans leurs positions scientifiques mais se complètent, faisant de ce débat une discussion riche et à l’écoute de l’autre. Bien que leurs prises de paroles soient parfois denses de concepts sociologiques, j’ai la sensation que chaque personne peut retrouver dans cet épisode des éléments pour clarifier son point de vue sur les différences et les points communs entre universalisme et antiracisme. Personnellement grâce à cette écoute, j’ai la sensation d’avoir de nouveaux arguments scientifiquement fondés pour parler de ces sujets.

Source photo : Photo d’archive de la première “Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme”, le 03 décembre 1983 à Paris. (Capture d’écran TV5MONDE/AFPTV, Dominique Faget)

Grìs - Jeux vidéo du studio nomada

Une recommandation de Julie

Le pitch : Dans un monde étrange et fantaisiste, Grìs, une jeune fille vêtue d’une longue cape se réveille et doit faire face à une longue quête pour retrouver sa voix. Explorant déserts, souterrains, mers et cieux à travers un gigantesque complexe de sanctuaires peuplé de mystérieuses statues, Grìs va devoir se battre et vaincre sa noirceur, afin d’accéder enfin à la paix.

Le jeu s’ouvre sur une jeune femme qui perd la voix. Elle tombe. Le monde autour d’elle devient gris et s’effrite : c’est la dépression illustrée avec beaucoup de subtilité et d’honnêteté.

Gris ne développe pas de narration sur ce qui s’est passé ce qui permet aux joueur·euses de projeter leur propre douleur et leur récit sur ce monde effondré et peut être de se sentir un peu compris·es.

Au fil du jeu et des niveaux des couleurs reviennent. Rouge. Vert. Bleu. Chaque couleur retrouvée est une victoire. Chacune débloque également un nouveau pouvoir : résister aux tempêtes, nager en eaux troubles, prendre de la hauteur. On peut les interpréter comme les étapes du rétablissement, traduits en mécanique de jeu.

Une des originalités de ce jeu et l’absence de texte et de dialogue pour privilégier le silence. Là encore, la symbolique est forte dans un monde bruyant qui exige qu’on explique, justifie, et prouve sans cesse sa souffrance.

Représenter la santé mentale sans la réduire, ni la romantiser à l’excès, sans la guérir rapidement et efficacement avec une petite pilule (bleue ou rouge 🐇), c’est ce qui fait de ce jeu est un acte engagé et d’une beauté à couper le souffle.

Grìs est un jeu vidéo indépendant développé par Nomada Studio et édité par Devolver Digital. C’est le premier jeu de ce studio espagnol basé à Barcelone. Ils ont récemment sorti Neva avec le même artiste / directeur artistique que le jeu Gris : Conrad Roset

Bi·es Ouvrage collectif coordonné par Camille Regache

Une recommandation de Marthe

Dans la lignée des précédents recueils « Pédés » (2023) puis « Gouines » (2024), souhaitons la bienvenue au petit dernier : « Bi·es » !

Comme ses ainés, Bi·es réunit les textes de différent.es auteurices pour nourrir nos imaginaires : que signifie être bi·e ?  Parmi elleux, vous reconnaîtrez d’ailleurs peut-être un nom : celui de Morgan Lucas, que nous avions invité à l’Université en 2024 (replay toujours dispo sur moodle !).

Dans ce livre, toustes nous font part de leur propre chemins de pensées et des questions qui traversent l’ensemble de leur être. La réflexion autour d’une identité bi croisera ainsi celles de la déconstruction des sociétés validistes (« Semer la discorde » – Charlotte Puisieux), de la lutte contre les systèmes d’oppression racistes (« Il n’y a pas de chaise » – Amadine Gay) ou encore d’échappée loin de la cis-hétéronormativité (« La traversée » – Morgan Lucas).

La multiplicité des regards : c’est là où se trouve la puissance de ce format, d’autant plus quand nous savons que la question de la légitimité est centrale dans les identités bi·es. Ici, on donne à voir de multiples vécus, trajectoires, ressentis. Avec tout de même un point commun : la force d’un récit émancipateur, puissant, hors des frontières. En tant que lecteur·ice, on peut alors se retrouver ici ou là (parfois de manière inattendue!), ressentir un échos dans tel texte ou tel autre, se questionner et même être en désaccord avec certaines passages. Choisissez la formule qui vous plaira !

Une lecture bienvenue en somme, à une époque où si les représentations bi restent encore marginales, de plus en plus de personnes se définissent pourtant comme bi ou pansexuelles (et ce particulièrement au sein de la Gen Z) !

Avant de terminer, je ne résiste pas à l’envie de vous laisser avec ce petit extrait issu du texte « La traversée » de Morgan Lucas :

« Je vous souhaite à toustes d’investir ce chantier, de démonter les vieilles pièces pour les jeter ou pour les upcycler, les réagencer selon vos humeurs et vos rencontres. Faites-vous le cadeau de changer d’avis comme de chemise sans que cela ne vous délégitimise. Donnez-vous l’autorisation de ne pas être sûr·es, de vous laisser tâtonner, sonder, prospecter vos conditions idéales. L’incertitude n’est pas une tare, la complexité pas une menace. S’il y a bien une chose que la bisexualité m’a apprise, c’est que plus je renonce à l’idée d’une existence lisse, polie et dans les clous, plus je me sens sûr dans mes appuis.« 

PS : merci à ma collègue qui m’avait parlé de cette sortie et qui se reconnaitra j’espère ! 😉

📌 À noter : Mercredi 10 juin, le HEAT accueille Balafre pour le lancement de l’ouvrage collectif Bi·es. avec, à partir de 19h, un talk avec 3 des auteurices de l’ouvrage : @morgan.noam @mathisgrosos et Jeanne Godard-Davant